sur un fil d'encre

11 juin 2017

Mères, filles : de la répétition à la variation

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C'est avec surprise et plaisir que je découvre ou redécouvre des auteures anglaises

qui décrivent avec finesse une société traditionnelle avec ses exigences, ses exclusions

mais aussi ses excentricités, ses audaces et ses originalités.

Dans " Mères, filles, sept générations" Juliet Nicolson nous fait entrer dans les univers successifs

de sept générations de femmes dont elle fait partie. 

L'histoire se déroule dans les milieux de l'aristocratie et débute dans les quartiers pauvres de Malaga,

avec Pepita, danseuse étoile de l'Andalousie qui devient la maîtresse d'un diplomate anglais.

Cachée dans une luxueuse villa d' Arcachon, elle souffre de solitude,

prisonnière des grilles infranchissables qui la séparent d'une bourgeoisie bien-pensante.

Nous suivons au fil des pages le destin des filles-femmes-mères qui vont lui succéder,

cherchant à tracer leur chemin, dans l'ombre du mari ou du père, entre raison et passion.

Chacune de ces femmes porte en elle à la fois le désir d'appartenance à l'aristocratie paternelle

et  celui de conquête d'une légèreté et liberté  enrésonance avec les racines maternelles.

L'histoire nous transporte dans le temps et l'espace, entre l'Andalousie, l'Amérique, de Washington à New-York,

en passant par les figures célèbres de l'Angleterre autour de Bloomsbury et de Virginia Woolf.

Elle se termine sur une note optimiste : Je me dis que ma petite-fille a beaucoup de chance d'être née

à une époque où loyauté, respect et égalité sont tenus en haute estime,

où le sentiment de culpabilité n'est pas encouragé et où les bienfaits de l'imagination sont partout."

Espérons qu'elle ne se trompe pas, rien n'étant jamais tout à fait gagné comme le démontre le livre..

Une auteure à découvrir dans une écriture qui manie à la fois l'observation, l'humour et l'émotion. 

Le livre est édité chez Christian Bougeois éditeur, 2017.

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19 avril 2017

Ma mère, cette inconnue familière.

 

 

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Photo de droite, copyright appartenant à A. Trekker

La lecture du livre-récit de Philippe Labro "Ma mère, cette inconnue" (Gallimard 2017) m'a émue et questionnée.

Comment pouvons-nous approcher au plus près l'histoire de nos parents?

J'ai longtemps cru que ma mère m'était connue, trop peut-être. Jusqu'au jour où elle a perdu la mémoire.Je suis dès lors partie à sa recherche et l'ai découverte bien plus complexe que je ne le pensais. Je l'ai écrit dans "La mémoire confisquée".

J'ai retrouvé au fil des pages de Philippe Labro, de son écriture sobre et fluide, cette quête de l'enfant devenu adulte face à l'histoire de celle qui l'a mis au monde. Netka ne lui a pas facilité la tâche. Il lui faudra du temps pour identifier la part de ses origines polonaises, l'histoire de son père inconnu, éclaircir les mystères de l'abandon par sa mère et les voies de résilience de la petite fille et de l'adolescente abandonnée. Jusqu'à sa rencontre "miraculeuse" avec Jean qui deviendra son mari et le père de leurs enfants.

Parmi les pages les plus fortes du livre, il y a le refus de Netka d'accepter la demande tardive de sa mère de la revoir et découvrir ses petits-enfants. Non par vengeance mais parce qu'il y a une règle immuable pour elle: on n'abandonne pas ses enfants.

L'approche tout en nuance, en finesse de Philippe Labro montre ce que peut être le travail d'écriture autour de l'histoire d'un parent proche. Entre le désir de savoir, la force de chercher, l'hésitation à poursuivre, la crainte de ses propres angoisses, l'envie de questionner et la nécessité de respecter un certain silence... on perçoit ce lien juste qui se tisse et se re-tisse au fil des pages (et de la vie), empreint des paroles du père "Garde-toi de juger d'abord. Il faut avant tout, tenter de comprendre".  

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03 mars 2017

Les mots entre ses mains

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Deux rencontres en cette fin d'hiver sont venues m'apporter de la lumière.

L'annonce de l'exposition Vermeer au Louvre à Paris m'a replongée dans la vie et l'oeuvre de l'artiste. Je garde de la visite de Delft un souvenir prégnant. C'était il y a dix ans ou plus. Nous avons eu l'occasion de contemplerr les toiles en début de soirée en petit groupe dans un écrin rare. Chacune évoque la présence du mystère par les jeux d'ombre et de lumière, la symbolique des gestes et des objets. Le regard capte le flux d'une énergie diffuse comme si le temps et l'espace s'abolissaient. J'ai accroché l'affiche de "La laitière" dans notre chambre en Ardenne. Elle y capte la douce lumière du matin. Je reste un long moment à l'effleurer avant de me lever. Moments magiques entre l'obscur de la nuit et la naissance du jour. Il m'arrive de me glisser dans la toile et de penser qu'il s'agit de mon propre passé.

Par le hasard des rencontres, le livre "Les mots entre mes mains " de Guinevere Glasfurd (paru chez Preludes) m'a été recommandé lors d'un récent apéro lecture par une lectrice qui l'avait aprécié. Le thème m'intéressait : celui de la relation amoureuse née entre René Descartes, le philosophe catholique et Helena Jans van der Strom, une servante protestante. L'histoire se déroule entre 1634 et 1640 et démarre à Amsterdam. Le roman fondé sur des faits avérés se déroule dans les Pays-Bas au cours du "siècle d'or", à l'époque de Vermeer et de la "la laitière". L'écriture est superbe et l'intrigue attachante. Il fallait que ce soit une anglaise pour saisir avec autant de finesse et de puissance, dans un premier roman, à la fois l'époque, les lieux, les atmosphères et les personnages. L'histoire singulière vient s'y inscrire dans l'histoire sociale.

Bien sûr, le livre m'a aussi touchée de manière plus personnelle.  J'y ai perçu l'écho de la lutte pour la liberté et la soif d'apprendre des femmes. Et je me suis rappelé que c'était en partie l'histoire de mes aïeules dont ma grand-mère, Marie. Elle a été élevée à la ferme près d'Arlon, enseignée jusqu'à ses onze ans en allemand à l'école du village. Elle est arrivée à Bruxelles à douze ans, sa mère y était servante. Elle a appris le français au cours d'une seule année scolaire et il semble qu'elle l'écrivait sans faute. Travaillant comme brodeuse, elle n'a pas rencontré Descartes mais bien mon grand-père, commis à la poste. Il l'a aidée à se débrouiller oralement en flamand. C'est avec moi qu'elle découvrira bien plus tard le plaisir de la lecture. Je ne suis pas peu fière d'avoir déposé "les mots entre ses mains" lors des dernières années de sa vie.   

 

     

 

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08 février 2017

Grand-mère, passeuse d'histoires et de liens

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Hier nous avons gardé dans leur maison nos deux derniers petits-enfants. Lui a trois ans. Elle, quelques mois.

J'ai redécouvert les langes et les biberons mais surtout ces regards interrogateurs des "petits" : qui es-tu, toi, pour moi, chez moi ?

C'est notre petit-fils aux grands yeux foncés qui a annoncé : "Tu es ma Grand-mère !". Avant d'ajouter: "Et Papou est mon Grand-père !"

Dans sa voix perçait toute la fierté de nous inscrire dans son monde intime, parmi ses richesses. Nous appartenions à "son" cercle de famille.

Cela m'a rappelé le livre de Danièle Flaumenbaum "Les passeuses d'histoires" (Payot). Je l'ai retrouvé dans les rayonnages de mon bureau. J'ai relu ce passage qui m'a touchée: La grand-mère symbolise à la fois l'unité d'origine et l'unité du groupe familial. C'est par sa famille qu'on acquiert un enracinement social et temporel.

Et puis encore : Si tout se passe bien, la famille comme "clan" ou "tribu" est le premier espace dans lequel l'enfant fait l'expérience d'une collectivité où chacun dit "nous"

"Viens, Grand-mère!", m'a dit avec sérieux mon petit-fils en me prenant par la main pour me guider vers le jeu qu'il souhaite partager. J'ai souri devant la solennité du titre qu'il m'octroyait. Il va falloir relever le défi. Entre ombres et lumière, être celle qui transmet et celle qui invente. Vieillir en âge tout en me glissant dans ce nouveau rôle passionnant, symbolisant à la fois l'origine et le lien avec le groupe familial. 

Je reviens vers "Les passeuses d'histoires" pour un nouvel extrait à relire : Les grands-mères d'aujourd'hui vont s'ouvrir à la création de leur nouvelle période de vie. Oser vivre la maturité et une vieillesse heureuses, intéressantes, vivantes. Aucun modèle ne leur a été transmis, elle ont tout à inventer. (...) Elle peuvent s'affirmer désormais comme des passeuses d'histoires, celles qui ont fait passer les femmes du siècle où leur vie était écrite à l'avance à un siècle où elle écrivent elles-mêmes leur propre histoire, et créent à la fois le lien et la charnière entre le passé et le présent. Cela me va ! Je ne me sens pas trop mal préparée à entrer dans ce personnage où tout est à écrire ou ré-écrire...  

J'allais oublier. Il faut savoir que Danièle Flaumenbaum a longtemps été gynécologue et acupunctrice. Elle est aussi l'auteur du livre "Femmes désirée, femme désirante" qui fut un best-seller.

 

 

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07 janvier 2017

Verlaine et le miroir de l'hiver

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(photos A. Trekker)

L'hiver est arrivé blanc et transparent comme je l'aime. Froid, très froid.

Envie de le traverser pour trouver refuge dans la chaleur d'une taverne.

Nous connaissions sa terrasse l'été au bord de la Lesse, face au château.

Cette fois, nous avons passé la porte intérieure et ce fut le ravissement.

Les tables et chaises en bois d'origine, la vieille armoire,

le poêle à bois en fonte noir bordé par le coussin du chien,

les tableaux craquelés de paysages sombres de l'Ardenne.

Le patron attablé au fond de la pièce, un journal grand ouvert devant lui,

un couple de vieux habitués qui buvaient un chocolat chaud  en silence,

le dos tourné à la porte, le visage et le corps offerts à la chaleur du foyer.

Nous avons salué d'un "bonjour" indispensable dans le pays

avant de nous glisser autour d'une table près du sapin enguirlandé de blanc.

Un homme est entré, fort, costaud comme ceux d'ici et d'antan.

La patron s'est levé, lui a serré la main et a engagé la conversation en wallon.

Fernand, c'est son prénom, a commandé une bière.

Ils ont causé du froid et des bêtes, de la chasse et de la pêche.

La fille de la maison nous a servis, on lui a souri.

Pierre a échangé quelques mots sur le gel de la Lesse avec elle.

A ce point, c'était rare. A cause du peu de pluie de l'automne et des très basses eaux de l' hiver.

J'ai dit que j''étais venue prendre des photos, la rivière était superbe.

Elle a hoché la tête. Oui, c'était beau !

Trois personnes sont entrées avec un petit garçon.

On s'est salué, puis la femme m'a reconnue.

C'était Anne, engagée elle aussi dans la promotion du livre et de l'écriture.

On s'est embrassée et j'ai serré la main de ses compagnons..

C'était bon d'être là. On avait l'impression de se trouver entre soi.

Un peu comme quand, petite, je revenais en Ardenne ou en Lorraine,

à la ferme, au village, dans la famille maternelle.

On se voyait peu mais on savait tout de suite qu'on était du même monde,

alors je m'apaisais, j'écoutais, je regardais et je me taisais.

Rien à démontrer, rien à prouver. Juste être là, chez nous.

M'est revenu en mémoire le  livre de Guy Goffette que je viens de lire,

sur "Verlaine d'ardoise et de pluie". Un livre d'hiver qui évoque les séjours

de ce grand fou de neveu, chez sa tante à Paliseul.

Je me souviens avoir interprété le colloque sentimental lors d'un des concours à l'Académie

Dans le vieux parc solitaire et glacé/ deux formes ont tout à l'heure passé...

Pas besoin de papier, surtout pas d'écran, pas même de paroles,

la poésie ici s'inscrit toute seule sur la trame du jour, du gel et du poêle.

 

 

 

 

 

 

 

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01 novembre 2016

Les pierres sur le chemin de la vie

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photo: A Trekker

Une année passe, une autre déjà pousse le bout du nez à la porte de demain. Je suis née à la tombée de la nuit entre la Toussaint et le Jour des Morts. En ce temps de la fête celte du Samain, passage de la saison claire vers la saison sombre, ouverture du nouvel an. Longtemps cette date m'a paru lourde de mémoire enfouie et de fantômes menaçants.

Au fil du temps, elle m'apparaît plus sensée et donc plus légère. Je suis née pour tisser le fil entre les vivants et les morts. Pour dénouer aussi les cordes et les chaînes avec lesquelles certaines morts entravent les vivants.   

Aujourd'hui je sais que mon histoire s'inscrit dans la double temporalité, celle qui vient du passé, de ses pleins et de ses vides. Celle qui relève du  principe selon lequel les causes précèdent les effets. Celle qui nous fait porter le poids des fautes ou des maux des ancêtres. D' elle, je connais les pièges et les coffres à trésor.

Mais j'ai appris depuis peu l'existence de celle ( la seconde temporalité) qui se profile en sens inverse du temps passé et repose sur celui à venir, imaginé, projeté qui nous aspire et nous fait signe à travers les synchonicités. Par elle, nous pouvons chercher et trouver une ou plusieurs voies de libertés au travers des ronces du déterminisme. A nous, à moi de chercher les pierres sur le chemin, les petits cailloux qui dessinent mon projet de vie.

Il m'a semblé ces dernières années que mes enfants et petits-enfants, mais aussi ces personnes dont je croise et écoute le récit de vie, m'ont permis de mieux déceler vers quelle destination je souhaite diriger ma vie avec quelle(s) intention(s). Ce qui, me semble-t-il, renforce chaque année mon Arbre de vie même si l'âge diminue certaines de mes capacités physiques, voire mentales. L'esprit, lui, poursuit son chemin... en douceur mais profondeur.    

 

 

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27 août 2016

Inventaire de l'enfance

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Photo: amtrekker

Ils sont rentrés d'une baignade le long de la Dordogne.

L'un d'eux a vidé le contenu de ses poches sur la table.

Je n'ai rien vu, juste aperçu le trésor éparpillé sur le bois fruitier.

J'ai pensé qu'il provenait sans doute du plus jeune de nos petits-fils.

Je voulais garder la trace de ce tableau éphémère, je l'ai photographié.

Ils sont repartis, les deux garçons, vers d'autres horizons.

Leur silence a soufflé sur le petit lac salé intérieur.

J'ai retrouvé le reflet de l'image cachée dans le mystère de la chambre noire,

Derrière la poussière de mémoire, a surgi le désir.

Celui d'en faire un tableau. Transmutation.

Une feuille de papier à dessin sur la table,

dessiner les formes de cet étrange inventaire de l'enfance,

autour du lacet bleu devenu serpent, tunnel du temps en mouvement.

 

 

  

 

 

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26 mai 2016

Les Refusants

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Photo: A Trekker

Je savais qu'ils existaient mais je ne savais comment les nommer. Je viens de découvrir leur nom dans le dernier livre de Boris Cyrulnik "Ivres paradis, bonheurs héroïques", à la p.60 lorsqu'il évoque ceux qui "en silence ne se soumettent pas" mais qui "préservent en eux-mêmes un espace de liberté dont ils ne parleront pas". Ce sont "les Refusants" auxquels l'anthropologue Philippe Breton a consacré une étude publiée en 2009, à "la Découverte". Il les décrit ainsi : "Ce ne sont pas des résistants. Ils disent simplement non, pas moi." Ce qui les différentie des "exécuteurs" mais aussi des "résistants" actifs, c'est l'absence de sentiment de vengeance. Pourquoi? Plusieurs hypothèses peuvent être émises : l’absence d’éducation à la violence, une individuation profonde qui éloigne de la soumission à la norme collective, le refus d'entrer dans une logique de langage qui transforme un être humain en un objet théorique. Breton voit dans ces Refusants les « porteurs d’un germe d’évolution qui est notre point de sortie de la barbarie ». On aimerait que ce soit vrai.

Pour ce qui me concerne, bien plus modestement, j'y vois un groupe de "pairs" si discret et taiseux qu'il est difficile de le dénombrer. Mais l'important est de savoir qu'ils existent. Je saisis mieux à travers eux ma propre image, comment et pourquoi j'ai mis en place depuis très jeune, cette forme de refus silencieux mais imparable, ce "non, pas moi" qui en a surpris plus d'un ou d'une. Aujourd'hui, d'avoir découvert ce mot me confirme dans cette identité "non meurtrière" ... même si ce n'est pas toujours facile de pousser à l'écart des jardins convenus.

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08 mai 2016

Ecrire, c'est se construire une maison de papier!

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Photo: A. Trekker

Qu'est-ce qu'écrire sinon projeter sa pensée sur un support?  Signifier sa présence, percevoir son ombre qui se découpe dans le champ de  lumière. Prendre conscience de sa trace singulière, y voir le signe de son existence. Ecrire, c'est se construire page après page une maison de papier et décider de l'habiter. Rien de plus, rien de moins.

Etrangement, l'expérience montre qu'accomplir de grandes actions n'est pas plus coûteux en énergie que multiplier les petits efforts. Bien au contraire. Ecrire un livre n'est pas plus aride qu'éparpiller les pages saisies au vol des incertitudes. Mais il y a un préalable. Substituer aux interdits de penser anciens de nouvelles permissions. 

C'est en arrivant dans le Périgord, après la sortie de mon livre "Les maisons de pierre" déjà présenté en Ardenne, que je prends toute la mesure de ce travail de transformation. Si j'ai mis vingt ans à découvrir qu'il était possible de quitter ma première maison à Bruxelles pour en trouver une nouvelle, bien plus chaleureuse, je sais aujourd'hui qu'il fallait lever l'interdit de m'éloigner posé par ma mère. S'il m'a fallu seulement dix ans pour quitter cette deuxième maison et oser vivre à la campagne dans une vieille ferme, je sais aujourd'hui que la rencontre d'un personnage-clé, mon cousin Claude Berg, m'y a aidée. Ensemble, nous avons mené l'écriture d'un ouvrage autour de notre Saga familiale. Handicapé suite à un accident de cheval, il m'a montré l'exemple de l'audace et du sens de l'aventure. S'il ne m'a fallu qu'une semaine pour découvrir et tomber sous le charme de la maison du Périgord où nous vivons une partie de l'année, c'est qu'entretemps, un autre interdit était tombé à l'eau avec la disparition de mon père, celui d'exister et faire exister mon histoire au grand jour par les livres.  

Ecrire est devenu pour moi un exercice et une sorte de saut dans le temps et l'espace qui me permet de sortir d'une certaine impuissance héritée  pour aller vers l'audace acquise et toujours à ranimer de l'action.  Avec celles et ceux qui me suivent, je souhaite partager ce voyage et cette expérience. C'est le sens de mon travail d'animation, de formation et d'édition dans le cadre de l'association Traces de vie.

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22 avril 2016

L'homme qui a mis au monde mes enfants

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Photo: A. Trekker

 

L'homme qui a mis au monde mes enfants vient de s'envoler à quatre-vingt ans. Il a franchi le col des nuages comme disent les asiatiques. 

Nous nous étions revus il y a peu de temps lorsqu'il avait décidé d'arrêter l'exercice de la médecine.

Ensemble, paisiblement, nous avions reparcouru le chemin partagé.

Celui de l'émergence de la vie en mon ventre mais aussi de mes premiers livres qui évoquaient l'émerveillement de ces instants. "Naître ensemble", "Grandir ensemble", "Femmes de la terre", il les avait lus, aimés et les évoquait avec chaleur.

Ce fil transparent et puissant des naissances de chair et d'encre nous liait à travers les temps de passages.

Ensemble et séparés, nous avions accueilli la vie et frôlé la mort.

A la fin de la rencontre, il avait glissé  mon dossier dans une enveloppe et me l'avait confiée. J'avais senti toute l'importance du geste de la transmission.

On s'était embrassé comme de vieux compagnons de randonnée qui savent qu'ils ne se reverront plus. Il m'avait demandé de lui faire signe lorsque je publierais un nouveau livre. Je le lui avais promis.

Il m'avait reconduite jusqu'au seuil de son appartement dans lequel il avait aménagé un cabinet de consultation pour "ses" dernières patientes fidèles.

J'étais partie, marchant à pas lents sur le boulevard Saint Michel jusqu'à la station de métro Montgomery.

Le sourire de ma mère avait surgi. C'est elle qui me l'avait recommandé après qu'il l'ait sauvée d'une opération inutile. Cette femme d'apparence fragile et craintive m'avait toujours indiqué les routes et les guides à suivre dans le sens des énergies de vie. 

Arrivée à la gare, j'avais attendu le train sur le quai désert à cette heure. La plénitude de cette dernière visite s'était peu à peu mêlée de tristesse. Saudade, comme le chante Cesaria Evora.

Installée à la fenêtre dans le wagon confortable, j'avais fait silence, mon livre tapi dans le sac posé sur la banquette, tandis que les collines et forêts défilaient sur la vitre comme un film qu'on rembobine.

Une heure quarante de tête à tête avec la traversée en marche arrière d'une histoire, la mienne. J'avais fermé les yeux pour ancrer les gestes et les mots, leur simplicité malgré la gravité de l'au-revoir.

Sur le quai, à l'arrivée, quelques coulées de sel sur mes joues ont séché sous le souffle du vent montant de fin de jour. 

Une semaine plus tard, je lui ai envoyé mon livre  "Sarah sur un fil d'encre". Sur la première page, une dédicace le remerciait pour sa présence précieuse tout au long de ces années.

Il m'a répondu par une courte lettre : "Chère Madame ou plutôt chère amie puisque nous ne sommes plus dans une relation médicale..."

Le temps s'est étalé imperturbable avec deux cycles des saisons jusque ce matin où j'ai lu dans les annonces de nécrologie du journal "Le Soir" son nom, celui que je retrouvais au fil des ans inscrit en lettres gravées sur la plaque dorée à côté de la porte de sa maison.

La cérémonie religieuse a eu lieu ce samedi 23 avril à Bruxelles. Je n'y étais pas présente, je n'appartenais ni à la famille, ni aux intimes.

Je l'ai installé, seule, dans l'autel des ancêtres de ma mémoire. Un autre médecin y figure déjà qui s'appelait René.

 

 

 

 

 

 

 

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